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Inégalités dans l’alimentation : les hommes mangent plus de viande que les femmes depuis des millénaires

Et si les inégalités entre femmes et hommes dans l’histoire n’étaient pas que sociales, politiques et économiques ? Dans une étude publiée dans la revue Pnas Nexus, des chercheurs français et canadiens suggèrent que les différences entre les deux sexes se retrouvent aussi dans les assiettes. En croisant anthropobiologie, biochimie et économie, ils ont mis en évidence des inégalités alimentaires anciennes, du néolithique au Moyen-âge au moins.

Depuis des millénaires, des inégalités entre les hommes et les femmes persistent dans le partage du pouvoir, du travail ou des richesses. Si ces différences sociales, politiques et économiques sont bien connues, on ignorait presque tout de celles qui existent dans les assiettes. Une étude menée par une équipe internationale de chercheurs français et canadiens vient de les révéler. Publiée fin avril dans la revue Pnas Nexus, cette vaste étude suggère qu’en Europe, les hommes ont eu un accès bien plus important aux protéines animales que les femmes et ce, depuis le néolithique au moins.

Isotopes d’azote ou de carbone ?

Pour parvenir à cette conclusion, Rozenn Colleter (INRAP/CNRS), Klervia Jaouen (CNRS), Dominique Garcia (INRAP) et Michael Richards (Simon Fraser University, Canada) ont analysé les ossements de plus de 12 000 individus (répartis en 394 groupes) issus de 673 lieux différents dans plus de 40 pays d’Europe de l’Ouest et du bassin méditerranéen, au cours des 10 000 dernières années.

Les scientifiques ont recherché des marqueurs chimiques, les isotopes, présents dans le collagène des os humains. Une forte présence d’isotopes stables du carbone implique un régime alimentaire riche en ressources végétales et aquatiques, et une forte teneur d’isotopes d’azote est liée à une alimentation riche en protéines animales.

Un indice interdécile pour mesurer les inégalités alimentaires

Toutefois, comparer des données d’individus issus de sites et périodes très différents peut s’avérer complexe. En effet, les valeurs isotopiques dépendent aussi de l’environnement local, des pratiques agricoles ou du climat. Pour lever cette difficulté, les chercheurs français et canadiens ont développé un indice interdécile, un outil inspiré du secteur économique : le ratio interdécile (IDC).

En économie, l’IDC permet de mesurer les inégalités de revenus sur la base de l’écart entre les 10 % des individus ayant les valeurs les plus élevées et les 10 % les plus faibles. Partant de ce principe, l’indice interdécile mesure les écarts alimentaires entre les 10 % les mieux nourris et les 10 % les moins bien nourris d’une même population.

Les inégalités alimentaires ne sont pas biologiques ni naturelles

Grâce à cet outil, l’équipe franco-canadienne a pu retracer l’évolution des inégalités alimentaires en Europe depuis la Préhistoire (Paléolithique supérieur final) jusqu’au Moyen-âge, révélant une trajectoire non linéaire. Elle a constaté en particulier des différences entre femmes et hommes.

Sur l’ensemble des périodes étudiées, les hommes sont systématiquement surreprésentés parmi les individus ayant le plus fort accès aux protéines animales, tandis que les femmes sont plus nombreuses parmi les plus défavorisés. Les chercheurs estiment que ces différences ne sont pas biologiques ni naturelles, sinon elles auraient évolué dans le temps et l’espace. Ils pensent qu’elles relèvent d’une construction sociale.

Une surreprésentation des individus masculins dans l’échantillon

Ces résultats peuvent très bien correspondre à la réalité ou à la vérité historique. On sait que dans certaines sociétés traditionnelles, le mari ou l’époux avait toujours droit à la viande, ou aux meilleurs morceaux lors du repas. Les hommes étaient aussi les chasseurs. Ils se servaient donc en premier. Mais certains scientifiques ne sont pas d’accord avec les résultats de l’étude, qui souffrirait de quelques limites.

Ces chercheurs font valoir que le travail repose sur un corpus marqué par des biais de recrutement, avec une surreprésentation des individus masculins (environ 56 % des squelettes analysés). Les auteurs expliquent cette surreprésentation par la forte présence de sites religieux masculins pour les périodes médiévales, ainsi que par des pratiques de fouille et de sélection historiquement centrées sur certaines tombes. Ils pointent aussi une moindre préservation des squelettes de femmes et des différences possibles de pratiques funéraires selon le sexe.

L’étude sur les inégalités alimentaire, « ce n’est pas du militantisme »

Mais les critiques ne sont pas convaincus. Ils accusent même les chercheurs du CNRS et de l’INRAP de « surfer sur un sujet à la mode », les inégalités construites entre hommes et femmes. Rozenn Colleter balaie ces objections en expliquant que son équipe « a utilisé la méthode scientifique, qui est reproductible » et que « ce n’est pas du militantisme ».

Le chercheur note d’ailleurs que ces différences dans l’assiette subsistent de nos jours, sous d’autres formes. Si le chercheur a peut-être raison pour ce qui concerne les sociétés encore ancrées dans les traditions, sa déclaration ne vaut pas dans les sociétés modernes comme en Europe, où les écarts alimentaires relèvent davantage de choix individuels (végétariens, végan, omnivores, flexitariens, etc.).

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